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20/06/2016

1976 : LE SINGLE

Fin 1976, les Eagles sont un groupe californien déjà bien installé, et voilà qu'ils enregistrent le cinquième album d'une discographie fluide, agréable et déjà correctement jalonnée de tubes du calibre de "Take it easy", "Witchy woman", "Tequila sunrise", "Already gone" et autres "One of these nights", "Lyin' eyes" et "Take it to the limit"... dont vous n'avez peut-être foutrement jamais entendu parler. Car en 1976, c'est l'accident bienheureux, le trou noir aveuglant, l'arbre qui fait bien mieux et bien pire que de cacher la forêt, puisqu'il la résume : les Eagles ouvrent leur cinquième album par "Hotel California" et s'installent dans l'histoire du Rock avec un jalon qui éclipse définitivement le reste de leur discographie. C'est le coup classique, vous me direz, celui qu'on ne voit jamais venir, mais sur lequel il est impossible de revenir une fois que le monstre est lâché, assurant du même coup la postérité à ses auteurs et la fin d'une œuvre et d'une carrière qui culminent avec lui et retombent en cendres dans son sillage. Avec le recul, on peut dire qu'"Hotel California" est à cet égard un sacré cas d'école d'ambivalence faite chanson : le soleil et le venin, un refrain qui sonne d'abord comme un slogan publicitaire et que chaque répétition rend plus inquiétant, la légèreté et l'insouciance de la musique au coude à coude avec l'angoisse crescendo de la narration, la fête et le crime, la vie sans entraves et l'enfermement. "Hotel california", c'est, pêle-mêle, les Beach Boys chez Edgar Allan Poe, la maison Usher sous les palmiers de Californie, Norman Bates en chemise à fleurs absorbé dans la contemplation des Harley de Peter Fonda et Dennis Hopper s'arrêtant par inadvertance devant son motel, bref, c'est un gouffre pour nos inconscients désarmés. La dernière chance de ne pas y succomber résidait peut-être dans le solo de guitare final, mais lui-même finira par se perdre dans une répétition labyrinthique qui ne se résoudra que par un fade out illusoire, dont ne s'échappe en vérité ni notre mémoire, ni, bien sûr, la suite de l'histoire des Eagles. Comme un disque qu'on peut arrêter à tout moment mais qu'on ne cesse jamais d'entendre. • MM

10/06/2016

1976 : le 10 juin

MALive.jpgLaissons faire notre imagination, elle ne nous trompera probablement pas : il a fait une belle journée, il y a quarante ans aujourd'hui, sur le Lac Léman. Vers son extrémité ouest, trois hommes regardent un moment le jour qui commence à baisser sur la mer intérieure franco-suisse, puis ils se sourient, échangent quelques mots de routine, se tapent sur l'épaule et rentrent sans précipitation dans le bâtiment derrière eux. Quelques pas supplémentaires, et voilà que Monty Alexander (piano), John Clayton (contrebasse) et Jeff Hamilton (batterie) arrivent sur la scène du Casino de Montreux, où ils donnent alors sans plus de chichis un concert aussi doux et capiteux qu'un cocktail à la mangue, dosant avec malice et complicité tubes et ballades ("Feelings", "Satin Doll", "Work Song"), emportant le public dans une danse de citations, de block chords et de surprenants solos de batterie mélodiques, jusqu'à l'ensoleillement final du très sérieux "Battle Hymn of the Republic", dont on se surprend à penser qu'il n'attendait certainement que ça ! Et le plus beau, c'est que cette petite leçon de bonheur du 10 juin 1976 est parvenue jusqu'à nous grâce à l'album Montreux Alexander Live !, indispensable dès qu'il devient nécessaire de croire à nouveau au retour de l'été et de la légèreté. • MM

20/05/2016

1986 : HELEN MERRILL et GORDON BECK - MUSIC MAKERS : FRANCS-TIREURS ARTISANS

Helen Merrill et Gordon Beck - Music Makers (CD) - enregistrement /sortie : mars 1986 / 1986

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Au sein des meutes d'individus tapageurs, extravertis et souvent épuisants que tend à former le genre humain sous la dénomination de "groupes d'amis", il arrive qu'on trouve un spécimen plus lucide, plus sûr de lui ou simplement plus réservé que les autres, et qui ne se plie pas tout à fait à la règle du jeu ; qui ne semble pas éprouver ce besoin de montrer par tous les moyens qu'il existe, de peur d'être englouti par le groupe ; qui se contente d'apprécier les gens pour ce qu'ils sont plutôt que pour le rôle qu'ils jouent vis-à-vis de l'entourage, et qui s'attend naturellement à la même chose en retour. Et tout ça en fait une oasis de calme et de sincérité bien salutaire, les fois où le tumulte, par ailleurs, dépasse un peu les bornes.

Music Makers est comme ça. Un phare dans la nuit, mais sans rien d'aveuglant : en fait, il ne s'allume que lorsque vous en ressentez le besoin. Le titre, qui est le point d'entrée dans l’œuvre, en dit déjà beaucoup. Music Makers. C'est sobre. Ça sonne. C'est suffisant.

"Vous faites quoi ?
- De la musique.
- ... de la musique... Laquelle ?
- Celle qu'on fait. Celle que vous allez écouter. D'ailleurs c'est parti."

Du côté des interprètes, l'affaire est claire et assumée. Mais qui sont-ils ? Au chant - que dis-je, au chant ? à la voix plutôt, car c'est bien plus - Helen Merrill, timbre venu d'ailleurs et carrière au gré de ses envies, ce qui l'a conduite, l'effrontée, à préférer les scènes et les studios du Vieux Continent à ceux de son Amérique natale. Et au piano, Gordon Beck, avatar anglais, pour résumer, de Bill Evans : entendez par là qu'à la tendance américaine à l'harmonie savante et professorale, Gordon Beck préfère les portes de sortie par le haut, celles de l'originalité et de l'iconoclastie. Ajoutez à ça deux invités et une architecture. Bien sûr, les invités sont le même genre de francs-tireurs que les deux leaders : sur la face A, Steve Lacy, autre pièce maîtresse du groupe de musiciens américains basés à ce moment-là en Europe, un des deux ou trois grands noms du vingtième siècle et et des suivants quand on parle de saxophone soprano, et sur la face B, Stéphane Grappelli, l'aristocrate funambule qui a promené l'archet et les cordes de son violon de Django Reinhardt à David Gilmour.

L'architecture enfin, c'est ce qu'on voit en dernier, émerge doucement à mesure que l'on fait connaissance avec ce disque, et ficelle définitivement cette impression d'artisanat humble mais sûr, accompli avec application et conscience : deux faces, six morceaux par face et un jeu de correspondances systématique mais souple, nourri de similitudes et de contrastes. D'abord, sur chaque face, trois plages en trio, des standards dans lesquels Steve Lacy semble d'abord venir jeter une lumière choisie sur certains recoins du mystère déployé par le duo piano-voix, ainsi la géométrique course-poursuite de la plage 1 avec Gordon Beck, au cours de laquelle ils extraient de nouvelles pépites de l'inépuisable "Round about Midnight". Stéphane Grappelli ensuite, c'est poste pour poste au niveau du lyrisme et de l'inventivité mélodique. Du saxophone au violon, le son évolue dans une solution de continuité et les chorus entraînent maintenant la distance britannico-étrange des leaders vers le groove, le blues et toute un monde malicieux et terrien, à grands coups d'archet bleutés, comme dans l'irrésistible "As time goes by". Puis si l'on progresse encore vers l'insolite, il y a de chaque côté de la galette un duo avec chant où Gordon Beck fait swinguer un capiteux piano électrique ("When lights are low" / "Lady be good"), une autre conversation piano-voix totalement éthérée, comme un songe à la Ronsard, face A, à laquelle répond, s'oppose et que complète, face B, une "Girl in calico" prestement enlevée par le clavier et le violon. Et le quasi-solo de piano "And still she is with me", composition de Gordon Beck soutenue par de longues tenues d'Helen Merrill et décoré d'une poignée de notes de saxophone, se mire en toute fin de disque dans une version paisiblement sublime de "Nuages", où le thème avance lui aussi sur la même sorte de tapis de voix, avant que tout ne s'envole dans le sillage du solo de Grappelli vers la récompense céleste promise par le titre du morceau, un pays de brumes, de beauté et de fantômes apaisés, de cet apaisement qui nous gagne après avoir mené à bien comme on le voulait un travail bien fait. • MM

 

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24/03/2016

1968 : The Beatles : quatre garçons dans le désordre

The Beatles (a. k. a. The White Album, a. k. a. Le Double Blanc, etc.) (33 t.) - Enregistrement : mai à octobre 1968 / Sortie : 22 novembre 1968

beatles.jpgL'affaire semblait pourtant assez bien partie. L'année 1968 serait un tournant. Les Beatles étaient à nouveau en studio et toutes les conditions étaient réunies pour qu'ils nous pondent enfin un album raté.

Non, parce que c'est important, ça, l'album raté, en mythologie rock. Ça vous pose un groupe, ça met du relief dans une carrière, ça raconte l'abus de drogues, légales ou pas, spirituelles ou non, la mégalomanie ou le besoin d'argent, et ça met à l'épreuve le sens de l'humour des fans. Tous les plus grands, de Lou Reed à David Bowie, des Beach Boys à Black Sabbath, se sont pliés à l'exercice avec des opus dont 2000 Man vous parlerait mieux que quiconque, et c'est pourquoi je ne développe pas plus, non sans toutefois vous rappeler que Bob Dylan lui-même consacrera presque exclusivement la période 1980-1996 à ce passe-temps qui n'est pas à la portée de tout le monde, car enfin : pour rater correctement un album, encore faut-il en avoir brillamment réussi quelques autres. Seuls les meilleurs sont capables de vraiment se vautrer de temps en temps.

Or donc, qu'est-ce que c'est que la discographie studio des Beatles à l'aube de cette année 1968, je vous le demande ? Une surhumaine enfilade de copies de premiers de la classe, oscillant, là-haut, tout là-haut, entre indiscutable tableau d'honneur et franches et massives félicitations du jury, en huit albums replets de génie et d'infatigables innovations qui ont laissé la concurrence totalement hagarde et ont poussé en particulier les impayables Rolling Stones à la faute de balourdise avec le pathétique Their Satanic Majesties request. Sauf que là, c'est à croire que les Beatles sont maintenant presque aussi asphyxiés que leurs collègues. Leurs velléités, par exemple, d'aller se ressourcer artistiquement ou spirituellement en Inde chez l'improbable gourou recommandé par George ont tourné en eau de boudin - chacun regagnant précipitamment ses pénates pour préserver sa petite amie des assauts bien peu spirituels, en l'occurrence, du supposé guide. Et voilà les quatre larrons échoués, faute de mieux, en leurs studios d'Abbey Road. Ils ont de vagues compositions esquissées pendant leurs vacances foireuses. Ils ont trois plans de guitar picking refilés par Donovan. Ils ont Yoko Ono dans les pattes. Tout le monde fait la gueule. Ringo ne tient d'ailleurs pas plus de quelques jours et part bronzer en famille et en Méditerranée, convaincu que les trois autres le détestent pour toujours. John et Paul ne communiquent que pour signifier à George que lui et ses nouvelles compositions peuvent aller se faire foutre et qu'il n'y en aura aucune sur l'album. Chacun enregistre des trucs dans son coin, ils finissent par coller ça ensemble allez savoir comment, et bâclent donc au final un double LP logiquement merdique.

Bon, d'accord, le premier morceau, "Back in the USSR", est un rock correctement efficace et non dénué de noblesse, en ces années de guerre froide. Mettons. Mais sûr que ça ne va pas tarder à se gâter par la suite... Sauf que non. On aura beau retourner et examiner "Dear Prudence" sous toutes ses coutures, on est bien là dans la lignée des grandes ballades des Beatles, avec quelque chose en plus dans le son et dans le style. Comme d'habitude, du reste. Il y a toujours quelque chose en plus dans un album des Beatles. "Glass Onion" enfonce le clou, entre synthèse du passé et projection en avant : on a compris, c'est bel et bien foutu, pour l'album raté, on repassera. Rien finalement n'aura pu endiguer le génie de ces quatre garçons qui n'étaient souvent que trois et dans le désordre, éparpillés dans leurs studios. Le foutoir annoncé devient un fluide enchaînement de trouvailles et d'ambiances. Ils cherchaient juste à faire n'importe quoi, ils finissent par redéfinir ou inventer une volée de styles : rocksteady ("Ob-La-Di, Ob-La-Da"), comptine cruelle ("The continuing story of Bungalow Bill"), folk/country ("Rocky Raccoon", "Don't pass me by"), psyché ("Revolution 1"), groove/soul/baba ("Happiness is a warm gun"), rock débile à deux vers et autant de grammes ("Why don't we do it in the road ?"). Entre autres.

Et tout ça, ce n'est encore presque rien.

The Beatles, le Double Blanc, appelez-le comme vous voudrez, c'est aussi l'album d'où on s'est payé le luxe d'éjecter des singles du calibre de "Hey Jude" et "Lady Madonna" au profit de "Revolution 9", abrupt et long collage sonore, signé contre toute attente "Lennon - McCartney", mais où on ne peut s'empêcher de ressentir surtout la patte de la copine du premier... Et pourtant, qui aujourd'hui voudrait sérieusement d'un Double Blanc sans les longues minutes hors de propos de "Revolution 9" (mis à part les cuistres que ce morceau était destiné à faire pérorer) ? The Beatles, c'est l'album qui se crée des défauts pour en faire des pépites.

The Beatles, c'est l'album où se trouve la plus belle chanson des Beatles - on serait même tenté d'écrire : "la plus belle chanson" tout court - à savoir "While my guitar gently weeps", miracle sonore du paria George Harrisson qui aura finalement emporté la clémence des autres, titre qui vous condamne à perpétuité à rêver au solo d'Eric Clapton et à ce qui nous en échappe pour toujours dans le secret du studio et l'éternité du fade out, chanson d'hier et de toujours surgie d'au-delà du temps et de toutes les formes que pourra jamais prendre la mode pour flotter éternellement au-dessus du disque et de nos vies.

The Beatles, c'est l'album issu de ces sessions auxquelles Ringo finira par revenir pour découvrir sa batterie couverte de fleurs par ses collègues. Alors, le temps d'un morceau, chacun acceptera la main tendue par les trois autres, et on se retrouvera, pour le plaisir originel de faire "juste du bruit"* ensemble. Mais le "bruit" en question, sous le titre de "Helter Skelter", marquera suffisamment les esprits pour ouvrir la route et le champ des possibles à ce qu'on ne tardera pas à appeler le Hard Rock, qui naît donc un peu ici, dans un recoin de cet album-monde, encyclopédie et bréviaire, sous les doux auspices, en fin de compte, d'un élan d'amitié.

The Beatles, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? The Beatles, c'est le meilleur album des plus grands représentants de ce courant artistique musical qu'on appelle le Rock. • MM

* de l'avis de John Lennon, quelques années plus tard

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11/03/2016

1974 : Idriss MUHAMMAD - Power of Soul

Il faut dire que c'était son tour. Il accusait même déjà un certain retard, mais c'est pourtant plein d'un enthousiasme authentique et rehaussé par l'année naissante que Nowhere Man entreprit dès le 6 janvier 2015 de rédiger un article sur l'album emblématique, selon ses critères et son stock, de l'année 1990. Seulement, il n'en vint pas à bout le jour même. Et n'eut pas tout à fait le cœur de s'y remettre le lendemain. Quelques jours plus tard, le destin lui permit toutefois de pousser l'abnégation jusqu'à écluser quelques whiskies avec le maître d’œuvre du disque dont il se disposait à parler, dans un bar qui... parce qu'un cousin et un ami... Nowhere Man vous racontera ça mieux que quiconque un jour. Mais pas tout de suite. Car en effet rien n'y fit, et depuis la veille du 7 janvier 2015 son œuvre de chroniqueur bute sur un point, certes un peu plus gros que de coutume. Un peu plus prolongé. Mais forcément provisoire, comme tout le reste...

Ses deux acolytes, sans forcer le naturel, en ont d'ailleurs d'emblée profité pour glander sans vergogne sur l'air du "c'est pas la peine de nous en faire pour le prochain papier tant que Nowhere Man n'a pas publié le sien". Non sans garder à l'esprit toutefois que l'année suivante sur la liste était le cru 1974. Peut-être même des choix furent-ils esquissés, voire arrêtés plus fermement qu'on ne peut le croire. Et les mois passaient aussi, tant et tant, au point que même chez des tire-au-flanc du calibre de 2000 Man et Muffin Man, l'idée commença à poindre que le blocage de leur collègue durerait peut-être encore un tantinet et qu'il faudrait qu'eux-mêmes songent à ressortir la plume. Et donc, 1974, on disait. C'est là que survint un nouvel atermoiement, tant la discothèque de nos compères s'avéra peu catégorique en ce qui concerne l'année 1974 : nombre de disques tous plus agréables les uns que les autres, et pour cette raison même fort difficiles à départager, entre absence de reliefs et difficulté à en reformuler l'intérêt.

Et alors là, tenez-vous bien, j'allais citer Mendelssohn, pas moins ! Parfaitement ! Felix Mendelssohn Bartholdy (1809 - 1847), formidable arrangeur de notes qui partage pourtant avec Franz Schubert l'inconvénient de n'avoir que brièvement vécu, et de surcroît entre les carrières des deux monstres Mozart et Beethoven, dont l'Histoire a sèchement décidé qu'ils étaient meilleurs que tout le monde - ce qui, dans le cas de Mozart, il faut l'avouer, est un peu vrai - reléguant ainsi leurs contemporains à une sorte de deuxième division de notoriété tout à fait injuste. Enfin c'est comme ça. Mais Mendelssohn, en plus de ses remarquables symphonies et autres ouvertures, n'en a pas moins commis d'éclairantes considérations sur la musique en tant que "langue plus précise que les paroles et les lettres", ou quelque chose dans ce genre-là. Des propos en tout cas sur lesquels je me proposais de m'appuyer pour expliquer nos difficultés à parler d'un disque en particulier de cette rétive année 1974. Il s'en serait ensuivi une énumération d'albums déjà plus ou moins passés au banc d'essai, avec ceux d'ores et déjà écartés, ceux qui y étaient presque, ceux qui n'étaient pas loin mais n'en seraient probablement pas, etc. C'est comme ça que je comptais remplir un peu mon papier en attendant de faire un choix, mais en fin de compte ce ne fut pas la peine, grâce à ce disque qui finit par prendre la rédaction par ses muffinesques sentiments au moment où on s'y attendait le moins :

Idriss Muhammad - Power of Soul (CD) - Enregistrement : 1er et 14 mars 1974 / Sortie : 1974

Attention donc à ce Power of Soul de l'honnête sideman Idriss Muhammad, plus connu comme altruiste batteur de jazz tout-terrain que comme leader de la vague souljazzrockfunk : cette galette c'est de la drogue à accoutumance, certes lente, mais implacable. Parce que ce disque, pour tout dire, n'a longtemps été rien d'autre qu'un outsider. Et encore. C'était même plutôt un opus qui avait déjà un pied dans le camp des refusés. Si je l'écoutais encore, c'était juste pour être bien convaincu qu'il ne passerait pas la barre. Car au fond qu'entend-on là-dedans (de prime abord je veux dire, et même d'un certains nombres d'abords successifs) ? De bons moments, un remarquable premier morceau même, et puis derrière, ça plafonne un peu, sans réels points saillants, très clean-laid-back-smooth-lounge-easy-listening de qualité, certes, mais bon. On soupçonne la crème de musiciens de studios manquant un peu d'âme. Randy Brecker à la trompette, vous voyez le genre. Et puis tenez, soyons clair, au saxo c'est "Smoothy" Grover Washington Jr. lui-même. Alors bien sûr : justesse, rondeur, vélocité inoxydables et tout ça pour quoi, au fond ? Nous rappeler que le robinet à musique de France Info, la nuit après la fin des programmes, n'était pas si mal que ça à l'époque... D'ailleurs, qu'est-ce qu'on entend aujourd'hui, la nuit, sur France Info ? Je ne sais pas... Ce n'est pas tant d'ailleurs que je me couche beaucoup plus tôt qu'avant - alors c'est peut-être parce que maintenant, j'ai la télé... Et pendant ce temps-là le disque avance sans qu'on y prête attention, et on n'y revient, par hasard ou désœuvrement, que pour prendre conscience du temps qui s'est écoulé sans qu'on ait écouté quoi que ce soit. Alors tout de même on se le repasse un peu pour essayer de lui consacrer l'attention qu'on pense qu'il mérite - tout en restant convaincu que de toute façon, ce ne sera pas lui. Or, ce n'était pas une question d'attention. C'était même peut-être tout le contraire : ce qui s'est probablement passé c'est qu'un jour j'ai fait démarrer ce disque avec l'esprit suffisamment libéré. Entendez par là que je pensais non pas à autre chose, mais plutôt et à peu près à rien, quand ont retenti les premiers accents de "Power of soul", morceau-titre et initial de l'album, chatoyant arrangement d'une vigoureuse composition de Jimi Hendrix. Le temps de trouver ça décidément ample, accrocheur, plein de lumière et de contrôle, voilà qu'un solo de saxophone émerge du riff comme une vraie Vénus sortant des flots et lévitant au-dessus de l'écume, encore ruisselante de gouttelettes sonores. Ça peut être ça aussi, Grover Washington Jr. Il vole comme ça lentement vers nous, irréprochable, juste suffisamment parfait, traverse un riff puis en déclenche un autre en touchant terre, d'où émerge un solo de guitare à l'architecture maintenant acérée. "Ce truc est quand même fichtrement huilé", pense-t-on en se mettant, à notre insu, à dodeliner doucement de la tête, tandis que démarre un nouveau morceau, que nous enveloppent de nouvelles vapeurs de saxophone puis de trompette, avant qu'un solo de clavier ne nous balance avec un flegme effrayant la dose d'endorphines terminale et sans retour. Tout le reste de l'écoute ne sera plus que ce même plaisir inusable ; la douce sensation d'avoir besoin de ce souple flux de sons chauds et heureux ; le bonheur d'avoir enfin réussi à se soumettre à cet album de rires et de miel qui attendait là, tapi près de nous, qu'enfin on soit prêt, assis les jambes dans le vide avec des écouteurs dans les oreilles, un peu surpris par le soleil et le vent tièdes, sur le dernier versant d'une trop frénétique journée, ou quoi que ce soit de vaguement approchant.

* * *

Et plus tard, une fois revenu du pays de Mendelssohn et du langage des notes, on pourra même penser un peu à la photo de pochette. Regardez-moi un peu ça :

powerOfSoul.jpg

On sent tout de suite que ce n'est pas un disque de l'année dernière...

C'est que Leo Morris avait cédé à cette lubie à la mode dans les sixties chez les musiciens noirs : se convertir à l'Islam. D'où son nouveau nom de Idriss Muhammad et son look à donner de l'urticaire au marketing d'aujourd'hui. Mais en 1974, on s'en foutait de tout ça. On se contentait encore d'écouter la musique, un peu comme au temps de Mendelssohn. C'est après que ça a changé. • MM

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24/12/2014

1954 : le 24 décembre

milesmjg.jpegLa session dont nous fêtons les soixante ans aujourd’hui même réunissait un groupuscule emmené par Miles Davis et pompeusement dénommé à l’époque par la maison de disques Prestige « Modern Jazz Giants ». En langage d’aujourd’hui, on appelle plutôt ça un ramassis de fainéants d’intermittents du spectacle à l’hygiène de vie notablement douteuse. On en est d’autant plus espanté de les retrouver mouillant la chemise et triturant leurs outils en ce 24 décembre 1954, alors même que les types comme eux sont plutôt du genre à s’imprégner d’esprit de Noël par le gosier dès potron-minet. Mais là, non. L’orchestre est sobre, et de saison. On imagine assez, en 1954 tout comme aujourd’hui, Manhattan saisie d’hiver, peut-être de neige, et les passants se hâtant vers un chez soi qui sent la dinde et le confort. C’est à ce moment-là que ce disque a été fait, c’est là qu’il faut le réécouter, du fin fond d’un gris et trop bref après-midi de lounging. Pour ce qui est de la rythmique il y a Kenny Clarke aux fûts et Percy Heath à la contrebasse : du compact, de l’imperturbable, du qui peut ronronner des heures et des heures dans la pénombre hivernale, tandis qu’on a bien l’impression que le canapé est un peu plus moelleux que d’habitude. Ces deux-là, à qui il n’est pas fait l’aumône de la moindre demi-grille de chorus, s’acquittent de leur mission avec une rigueur exemplaire, ce qui n’exclut pas le swing, bien au contraire. Miles pose sur ce velours des solos à la charpente élancée, et dans le même temps d’une solidité rassurante. Hiver 1954, l’alternative aux bourrasques du bop gillespien est bien là, debout dans les frimas. En outre, le leader-trompettiste a eu la bonne idée de s’adjoindre les services du vibraphoniste Milt Jackson, dont les notes naissent et s’épanouissent avec la qualité exacte qu’ont les sons dans l’air figé de décembre, et qui éclabousse chacune des plages du disque d’une envie de jouer manifeste.

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Bref, tout ça ressemble assez à une de ces jolies tables préparées pour le repas de Noël, qu’on aperçoit dans le halo rassurant des bougies ou de la buée aux fenêtres. Ça fond dans l’oreille comme un chocolat au fond du palais, et en se demandant ce qu’on aura comme cadeaux, on aurait presque, je dis bien, presque, comme un début de sentiment d’ennui. C’est le moment qu’attendait Thelonious Monk pour installer son piano dans le salon au milieu des agapes, en reniflant un peu parce qu’il fait pas chaud dehors et sans s’excuser d’avoir bousculé la desserte où patiente le plateau de fromages. Il s’en fout, Monk, de Noël, il a d’autres problèmes autrement plus cuisants, à commencer par l’autre paltoquet, là, celui de la trompette et des beaux costumes, qui lui a demandé de ne pas jouer derrière ses solos. Du coup, totalement à contrepied de l’éloquence distinguée de ses partenaires, sa contribution à lui est plus que jamais percussive, renfrognée, hérissée de motifs rythmiques minimalistes, sur lesquels il repasse à loisir en nous faisant bien profiter de l’étendue de ses possibilités harmoniques. Toujours la même chose et toujours différente, chaque accord tordu dans une  direction un peu plus improbable de l’hyper-espace. Sur la prise alternative de « The Man I love », Monk en viendra même à laisser filer en silence douze mesures de solo avant de se faire rappeler à l’ordre d’un aboiement de trompette mi-excédé, mi-paniqué de son leader. Eh oui : dans chaque boîte de chocolat on en a glissé un au poivre et au jus de cancrelat ! C’est-y pas plus rigolo comme ça ? ! Le disque, en tout cas, y puise in extremis la richesse qui sied aux grands enregistrements, et celui-là est quand même un des rares témoignages de la rencontre heurtée entre les deux insupportables colosses que sont Monk et Miles, avant que le pianiste, dès 1955, prenne ses cliques et ses claques pour des contrées dont lui seul connaissait le chemin. Miles Davis, lui, poursuivit encore deux ans pour Prestige avec Horace Silver, puis Red Garland, Paul Chambers, Philly Joe Jones et John Coltrane entre autbagsgroove.jpegres, ceux-là même qui le suivront ensuite chez Columbia pour une autre histoire, une histoire bleue en quelque sorte. De tout ce matériel, Prestige fera une série de disques ne respectant pas l’unité de la session de Noël 1954 : une partie s’en retrouve sur le CD Bags Groove (Prestige 7109), avec les deux prises du morceau éponyme, et l’autre sur Miles Davis and the Modern Jazz Giants (Prestige 7150), avec « Swing Spring », « Bemsha Swing », et les deux prises de « The Man I love ». Entre 1954 et aujourd’hui, il y eut une époque où les gens s’achetaient ce genre de trucs pour les écouter chez eux. Les disques, je veux dire. Même quand ce n’était pas Noël. • MM